Le plateau de Millevaches soutient ses exilés

Le 1er mars, paraît dans Le Monde cet article : Bugeat, ce village de Corrèze qui se réjouit tant d’accueillir une famille de réfugiés soudanais (http://www.lemonde.fr/les-nouveaux-arrivants/article/2017/03/01/bugeat-ce-village-de-correze-qui-se-rejouit-tant-d-accueillir-une-famille-de-refugies-soudanais_5087551_5084811.html#qokQkItlZgCiiD8V.99). Un bel article, intéressant, vivant, écrit par Maryline Baumard, journaliste spécialisée et passionnée par les migrations.

Mais dedans, cette phrase en apparence anodine : « (A Bugeat) La rencontre de la générosité laïque du conseil municipal, d’un élan évangélique autour du groupe de prière du dimanche de la paroisse, et d’une ouverture associative portée par le Secours populaire, a créé une dynamique unique au cœur du plateau de Millevaches, qu’on croyait condamné à une ruralité montagnarde fermée à l’étranger. »

Une phrase à laquelle j’ai eu envie de répondre, pour donner des éléments de contexte qui me semblent essentiels.

En effet, ce qu’il se passe à Bugeat n’a rien d’une « dynamique unique au coeur du plateau de Millevaches ». C’est depuis 2014 que les habitants du plateau se bougent -se démènent- pour l’accueil des migrants. Cela a commencé avec l’arrivée d’un Cada à Eymoutiers (25 km de Bugeat) et l’élan d’habitants pour pallier aux manquements des institutions, et s’occuper des premiers déboutés. De là est née l’association MAS (Montagne accueil solidarité), ainsi qu’une antenne de la Cimade. De nombreux reportages de presse ont témoigné de cette dynamique, et un film « Ceux qui disent oui » pour France Télévisions.

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Devant l’école à Eymoutiers (crédit E.Mayer)

Même élan à Peyrelevade en Corrèze (20 km de Bugeat), où un Cada a également été installé. Même schéma qu’à Eymoutiers : accueillir un Cada sur sa commune permet de donner une nouvelle vie à un bâtiment inutilisé et à augmenter le nombre d’élèves scolarisés dans une école menacée (http://www.parismatch.com/Actu/Societe/Peyrelevade-un-village-francais-migrants-825323). A Peyrelevade, une antenne du MAS a été créée. En 2016, l’association a fait appel, avec succès, au financement populaire pour acheter une maison à Tarnac (11 km de Bugeat) afin d’y loger des déboutés du droit d’asile et exilés dans le besoin (https://www.babeldoor.com/fr/achat-maison-aux-volets-rouges, et http://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/correze/association-veut-acheter-maison-refugies-plateau-millevaches-1122339.html).

A Peyrat-le-Château, un CAO a été installé, avec, à nouveau, une dynamique bénévole (MAS, Cimade, Familles Rurales, Restos du Coeur etc.) pour accompagner les réfugiés accueillis (http://www.lepopulaire.fr/peyrat-le-chateau/vie-pratique-consommation/2016/09/25/un-vrai-projet-existe-pour-accueillir-les-refugies-a-peyrat-le-chateau_12085657.html).

Depuis, de nombreux habitants se sont manifestés pour participer à l’accueil de ces personnes, certains se forment même au droit des réfugiés, et de nouveaux groupes s’organisent à Faux-la-Montagne, Royère-de-Vassivière, St-Moreil…, en lien les uns des autres.

Cela fait donc des années que des habitants du territoire s’activent -certains quotidiennement- pour accompagner ces exilés, et c’est formidable si cette énergie est également présente à Bugeat mais c’est douloureux de la présenter comme un cas isolé.

Je m’interroge d’ailleurs sur le fait que probablement personne à Bugeat n’a parlé à cette journaliste de tous ces réseaux qui s’activent pour les réfugiés à quelques kilomètres de chez eux. Comment faire pour que les paroissiens de Bugeat puissent entendre parler des initiatives des jeunes de Tarnac (11 km) ? C’est un peu notre défi permanent cette question, permettre le lien entre les différents cercles, les jeunes, les vieux, les locaux, les néos, les creusois, les corréziens etc.

 

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A Peyrelevade (photo Paris Match)

Mais revenons à la suite de la phrase : « ….au cœur du plateau de Millevaches, qu’on croyait condamné à une ruralité montagnarde fermée à l’étranger. »

Je ne suis pas spécialiste de la question, mais je sais que le plateau a été une terre d’accueil et de résistance, c’est même ce qui attire tant de nouveaux arrivants. Accueillir des étrangers, ici, c’est presque une tradition, évoquée d’ailleurs dans l’article… Donc je ne comprends pas cette allusion. Pourquoi utiliser le cliché d’une ruralité fermée dans un article qui montre le contraire ? Ces amalgames font mal. Il n’y a pas une campagne mais des campagnes et, des tas de territoires aux contextes et réalités différents.

Pour finir, une question que j’entends beaucoup de la part de mes amis bénévoles auprès des réfugiés : pourquoi tant de médias parlent de l’accueil des exilés en occultant les difficultés ?

Bien-sûr, il faut répondre à la propagande raciste en médiatisant les initiatives positives et les jolies histoires. Bien-sûr, il faut témoigner de la formidable intégration de ces exilés du bout du monde dans nos villages, avec nos mômes à l’école, dans nos ressourceries, nos fêtes… OUI.

Mais, pour améliorer la situation des migrants et des aidants, il faut aussi dire les difficultés. Dire que les mairies rurales n’avaient pas anticipé qu’un certain nombre de déboutés de leur demande de droit d’asile resteraient dans les villages, que les forces vives bénévoles, peu nombreuses, sont parfois complètement épuisées, que les logements d’urgence disponibles sont quasiment inexistants, que les maisons vides des bourgs sont lourdes à rénover et difficiles à chauffer, que la moindre démarche administrative demande une personne disponible pour emmener le migrant à Limoges (1h de route), que se rendre à l’Ofpra (Fontenay sous bois) depuis le plateau, quand on n’a pas d’argent mais un bébé, c’est sacrément compliqué, qu’ici les déboutés ne peuvent pas être de discrets anonymes comme dans les grandes villes, et que la vie sociale sans voiture sur notre montagne, c’est presque impossible…

Malgré tout ça, on y croit encore. Parce qu’on est sur le plateau de Millevaches, ce petit coin d’utopie !

Emmanuelle Mayer

Pour en savoir plus :
https://telemillevaches.net/videos/une-tradition-daccueil-a-lepreuve/ http://radiovassiviere.com/2016/12/accueil-des-refugies-comment-on-tisse-un-pays/

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