Après l’affaire Tarnac, celle du cadenas…

Le 3 septembre un habitant du Plateau de Millevaches comparaîtra au tribunal de Guéret, pour « entrave au mouvement de personnel ou matériel militaire en vue de nuire à la défense nationale » et « organisation d’une manifestation sur la voie publique n’ayant pas fait l’objet d’une déclaration préalable ». Des délits passibles de 5 ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.

Mais qu’a fait ce jardinier organisateur de concerts ? Il a participé à une action collective et symbolique qui s’est tenue le 8 novembre 2014 devant la gendarmerie d’Eymoutiers au lendemain de la mort de Rémi Fraisse1 : un pique-nique où certains ont posé un cadenas sur les grilles de la gendarmerie, avec des panneaux explicites tels que « Désarmons la police » et « A la niche les cognes ». Ce rassemblement avait été organisé par l’assemblée populaire du plateau de Millevaches, c’est à dire un groupe ouvert à tous, non-structuré, qui se veut l’espace de mobilisation collective des habitants du Plateau, créé en 2010 au moment du mouvement contre la réforme des retraites.

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Sauf que ce pique-nique du 8 novembre décrit comme une « mobilisation militante et pacifique en hommage à Rémi Fraisse », selon le journal local2 a motivé les gendarmes à ouvrir une enquête pour terrorisme. Car depuis l’affaire Tarnac en 2008, les forces de l’ordre local semblent craindre que la Montagne limousine n’abrite une cellule souhaitant renverser l’Etat. La présence à ce pique-nique de tout ce que le coin compte d’alternatifs, y compris les plus célèbres des inculpés de Tarnac, a suffit. Et puis il y a quelques années, au moment où la lutte contre l’aéroport de Notre Dame des Landes était à son comble, Eymoutiers s’était réveillée pleine de tags sur ses murs, des commerçants avaient été furieux, la police scientifique sur le coup… Les grands moyens déjà.

Dans le rapport des enquêteurs sur l’affaire du cadenas, l’assemblée populaire du plateau est décrite comme « structure clandestine dont la finalité portait sur des opérations de déstabilisation de l’État par des actions violentes menées au cours des manifestations d’importance » ; Julien Coupat, en est le « leader charismatique et idéologue » et Serge Quadruppani y est « considéré comme l’un des fondateurs ». Est-ce de la science fiction -ou du polar- comme le dénoncent les militants locaux ? Ce qui est certain, c’est que l’assemblée n’est pas clandestine mais bien publique, et que tous ceux qui le souhaitent peuvent participer à organiser des actions de résistance ou de solidarité. Ce qui est certain, aussi, c’est que ni Julien Coupat si Serge Quadruppani ne dirigent cette assemblée (ni aucune cellule ou groupuscule), ces deux personnes sont simplement des habitants ayant acquis un statut de personnalité car elles sont reconnues au niveau national. Les militants du coin, plus adeptes du ni dieu ni maître, savent s’organiser collectivement et n’ont pas besoin de leader.

Ce qui est vrai c’est que certains d’entre eux ont des velléités libertaires et révolutionnaires. Et qu’être au courant des réunions de ladite Assemblée populaire peut relever du grand mystère car sur le plateau, les populations ne se mélangent pas beaucoup, les réseaux sont assez cloisonnés, avec un fort climat de méfiance de la part de certains. La question du vivre ensemble y est d’ailleurs un des grands enjeux. La publication du pamphlet L’insurrection qui vient, attribué à des plumes locales, ou encore la présence de tags tels que « Plateau insoumis », « Julien, si tu tombes, le plateau sort de l’ombre » ou « Encore 6 mois et l’insurrection viendra » visibles régulièrement sur les petites routes de la montagne, contribuent probablement à la nervosité des services de maintien de l’ordre.

La disproportion interroge toutefois, dans le contexte où l’été a été marqué par des manifestations d’agriculteurs particulièrement destructrices de biens, sans que cela n’entraînent des conséquences judiciaires aussi importantes ; et par la tentative d’attentat terroriste dans le Thalys . La qualification de terrorisme n’a finalement pas été retenue dans l’enquête du cadenas, mais elle n’est pas anodine car elle ouvre le droit à utiliser tout un arsenal de surveillance qui n’est pas autorisé sinon. En outre, le chef d’inculpation d’« entrave au mouvement de personnel ou matériel militaire en vue de nuire à la défense nationale » reste très lourd pour un cadenassage à visée symbolique ; surtout qu’il ne pèse que sur une personne alors qu’il s’agissait d’une action collective. Cette incrimination qui a été inventée après-guerre n’a pas beaucoup servi dans l’histoire du droit. Ironie du sort, elle a été utilisée en 1956 pour condamner de grandes figures du Plateau de Millevaches : René Romanet, alors maire de La Villedieu, Gaston Fanton, instituteur à Faux La Montagne et Antoine Meunier, vétéran de la 2e guerre, qui avaient participé au blocage d’un camion de soldats réfractaires en partance pour l’Algérie.

Jeudi 3 septembre, ceux qui souhaitent soutenir cette cause sont invités à se rendre au procès au Tribunal de Guéret à 8h30. Et à partir de 16h, des manifestations festives sont prévues à Peyrelevade. Contact des organisateurs : soutiencadenas@riseup.net

Lire également sur le même sujet
Le Monde : articleLeMonde250915
Médiapart : article_563399 (1)
Rue 89 http://rue89.nouvelobs.com/2015/08/25/millevaches-drole-denquete-retrouver-celui-a-cadenasse-gendarmerie-260905
Le populaire du Centre : http://www.lepopulaire.fr/limousin/actualite/2015/08/25/blocage-de-la-gendarmerie-d-eymoutiers-un-dossier-disproportionne_11559208.html

1- Rémi Fraisse est un militant qui a été tué par les Forces de Police sur la ZAD installée pour lutter contre le barrage de Sivens le 26 octobre 2014.

2- extrait du Populaire du Centre : « Le cortège, composé de près de 80 personnes, s’est ensuite dirigé vers la gendarmerie d’Eymoutiers et a cadenassé le portillon d’entrée. Dans une ambiance bon enfant et pacifique, les participants, adultes et petits, ont cassé la croûte devant l’entrée principale. « 

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