Ingénieurs déserteurs

J’ai publié cette enquête dans le magazine Causette #18, en novembre 2011. Mais le sujet est toujours d’actualité puisque je n’arrête pas de tomber sur des articles sur les néo-artisans dans la presse. Devenir artisan est même devenu super branché si l’on en croit les derniers numéros de Milk Déco et Glamour…

De plus en plus de jeunes ingénieurs quittent le navire pour rejoindre les rangs de la classe laborieuse. En bifurquant en sens inverse, ils découvrent les richesses insoupçonnées du travail manuel et bouleversent la géographie socio-professionnelle. Rencontre avec ces artisans bac +5.

_MG_0969

L’air pantois, Madame Auxéméry regarde sa petite fille chevaucher la tondeuse. « Je ne comprends pas. Quitter une bonne place comme ça à la SNCF… Elle va en baver ! ». Amandine, elle, s’éclate. Mais passer de col blanc à col bleu est un choix qui déroute les anciens. Ils ont tout fait pour que leur progéniture échappe à ce quotidien épuisant et v’là-t’y pas que leurs petits-enfants lâchent des jobs prestigieux pour devenir maçon, charpentier ou même aide à domicile comme Amandine. A 30 ans, la jeune femme a quitté son poste d’ingénieure ferroviaire pour créer Entr’aide services. Une affaire qui tourne, où elle change de métier comme de blouse : femme de ménage, jardinière, prof de soutien scolaire… Mais que diable est-elle allée faire dans cette galère ? Mettre en pratique ses valeurs, comme le service aux autres, le lien social, plutôt qu’appliquer des solutions en totale opposition avec ses convictions. Fuir le poids de la hiérarchie pour trouver son autonomie dans l’action. Une motivation partagée par Marc Lanceau, 27 ans, ex-ingénieur en études techniques du bâtiment, aujourd’hui simple maçon. « J’aimais l’idée de faire le lien entre le terrain et les décideurs. Mais ils ne choisissaient jamais le bon sens, privilégiant toujours la rentabilité à court terme. Tu te retrouves obligé de légitimer une stratégie d’investissement qui ne correspond pas du tout aux besoins ». De cette frustration naît une perte de sens… ce sentiment terrible du « à quoi bon » qu’a ressenti Jean-Baptiste, 32 ans, ingénieur informatique avant de se tourner vers la charpente : « Je ne savais plus pourquoi je me levais le matin… Déjà, cela ne me plaisait pas de bosser pour une multinationale qui fabrique des camions. Mais en plus je me sentais complètement dépossédé de mon travail ».

Brasser du vent

C’est que les ingénieurs d’aujourd’hui ne sont plus les grands bâtisseurs de ponts que l’on s’imagine, mais les rouages d’un système où chacun remplit la fonction de sa fiche de poste. « Mon boulot consistait à être derrière l’ordinateur pour imaginer des stratégies, gérer des plannings, organiser des réunions, présenter des powerpoints, faire des comptes-rendus… Ma créativité se diluait dans les tableaux excel » témoigne Antoine Mazurier, 29 ans, qui s’est reconverti dans l’ébénisterie. « A la fin de la journée, je me disais : qu’est-ce que j’ai produit ? Des mails, des fichiers pdf, des dossiers qui vont pourrir dans un placard… du vide quoi ». A ce vide, Antoine et les autres ont eu envie de substituer du concret. Le soir, en remontant dans sa voiture avec son costard, Marc se prenait même à envier les techniciens des chantiers qu’il gérait. « Je voulais moi aussi faire par mes mains, voir le travail avancer jusqu’à une fin ». Un manque d’ancrage dans le réel partagé par une autre catégorie de sur-diplômés, les doctorants, comme Jennifer, 26 ans, qui a lâché sa thèse en sciences sociales pour un CAP puis un Bac pro d’ébénisterie :  « Une thèse ne produit pas de concret… or produire quelque chose apporte une joie intense ». Joie ressentie par Coline de Valence, ingénieure urbaniste de 31 ans, lorsqu’elle s’est mise au tricot. « Si rien ne va dans ta vie, ton tricot, lui, avance par l’action mécanique des aiguilles, et aboutit à quelque chose d’utile ». Un pull, un toit, tout le monde en a besoin. Ça change de la paperasse !

Plaisir des sens

Troquer le bureau contre le marteau, ils sont de plus en plus nombreux à le faire, même si c’est pas toujours par choix. Selon la dernière enquête « Formation et qualification professionnelle » de l’Insee, sur la période 1998-2003, 9% des ingénieurs de l’industrie ont évolué vers des métiers moins élevés dans l’échelle sociale, contre seulement 2% dans les années 80 (1). De plus, le recensement de 2007 montre que parmi les ouvriers qualifiés de l’artisanat, ils sont 30 000 à avoir un diplôme de deuxième ou troisième cycle, soit 18% (2) « Même si ce phénomène de déclassement choisi concerne peu de Bac + 5, il commence à être visible dans les chiffres au niveau national » confirme Pierre Louis, responsable de l’observatoire du Pôle Rhône-Alpes de l’orientation. Avant de faire le grand saut, nos sur-diplômés ont hésité. C’est qu’il en faut, de l’audace, pour quitter une vie toute tracée avec salaire confortable à la clé. « Ingénieur, c’est un package complet : CDI dans une grande ville, donc loyer élevé, achat d’une maison à crédit, d’une grosse voiture etc… C’est un engrenage, il faut partir à temps ! » soutient Antoine. Et puis il y a la question éthique d’abandonner alors que l’Etat, via leur école publique, leur a financé un diplôme… Coline a choisi la prudence en créant sa fabrique de layette, Ma Petite Maille, tout en conservant son métier à temps partiel. Marc s’est testé en rénovant un appartement de fond en comble. Pour découvrir que c’était dur, oui, mais tellement valorisant. Que la fatigue physique était infiniment plus saine que la fatigue nerveuse, que l’autonomie n’était pas évidente mais ô combien plus excitante que la pression des chefs. Une fois la décision prise, il faut se coltiner l’apprentissage. Rude. Jean-Baptiste avoue s’être tapé la honte en CAP, lui, l’ingénieur qui ne savait pas manier une scie face à des gamins qui sortent du collège. Jennifer a dû trouver un patron en apprentissage qui accepte de faire confiance à une femme de niveau Bac+6. Amandine, un banquier qui croyait en son projet. Un vrai parcours du combattant ! Mais le jeu en vaut la chandelle. Aujourd’hui, ils s’éclatent. Épanouis, fiers, sereins, ils ne boudent pas leur plaisir de travailler des matières nobles et naturelles, évoquant le « toucher apaisant » de la laine ou « l’odeur exceptionnelle » de l’atelier.

Filières dévalorisées

L’intellect n’est pas en reste car le travail de la main s’accompagne d’une intense réflexion pour la conception ou la résolution de problèmes. « Dans les métiers manuels, il y a un véritable équilibre corps-esprit, notre cerveau fonctionne autant que nos muscles alors que quand on était ingénieur, on avait besoin d’aller à la piscine ou de faire de la musculation » se souviennent Antoine et Marc, carrément plus sexy dans leurs nouvelles fonctions. Même constat chez Matthew B. Crawford. Les mains dans le cambouis, cet ex-universitaire américain s’est rendu compte qu’il faisait plus travailler ses méninges dans son garage moto que dans le think tank qu’il a plaqué. Et il en a fait un best-seller : « Éloge du carburateur » (La Découverte, 2010). Dans cet ouvrage, il explique que « la dichotomie entre travail manuel et intellectuel n’a rien de spontané. On peut au contraire estimer que XXe siècle s’est caractérisé par des efforts délibérés pour séparer le faire du penser ». De quoi dévaloriser les filières techniques pour envoyer les ouvriers à la chaîne, mais aussi, finalement, dégrader le travail intellectuel. « La dichotomie entre travail manuel et intellectuel est une ineptie ! » confirme Pierre Louis, évoquant l’exemple des Compagnons du devoir. « Mais en passant d’une économie productive à une économie de services, on a pris la décision d’envoyer 80% d’une classe d’âge au Bac, poussant vers les études supérieures parce que théoriquement, plus on a de diplômes, moins on est au chômage. Sauf qu’aujourd’hui, c’est le CAP plomberie-chauffagerie, l’assurance anti-chômage ». Mais ça, Amandine, Marc ou Jennifer n’avaient aucune chance de le savoir quand ils étaient collégiens, puisque les lycées professionnels ou les centre de formation des apprentis ont toujours été considérés comme la voie des nuls. « Pour les jeunes qui sortent du collège, le CAP symbolise l’échec scolaire. Ils se retrouvent menuisier par dépit, ils n’ont donc pas la même approche du travail que nous qui l’avons choisi » constate Antoine.

Nouveaux artisans

Les artisans Bac + 5 sont certes plus motivés que les autres, mais aussi moins dociles. « Mon patron ne peut pas me dire « tu fais comme ça » sans m’expliquer. J’ai besoin de comprendre » rit Jennifer. Plus à l’aise dans les relations avec les clients, ils sont doués pour convaincre et s’adapter aux besoins. « Ma culture générale est un atout quand je suis chez un client. J’observe les pièces de design qu’ils aiment, je peux leur proposer des choses en conséquence » raconte Jennifer.  On les retrouve dans la construction écologique, la rénovation à l’ancienne, le mobilier sur-mesure haut de gamme… Ainsi chez Bati Nature, entreprise qui construit des maisons bois-paille où officie Jean-Baptiste, la majorité de l’équipe a un diplôme universitaire ! Loin de la classe ouvrière, ils ont tendance à se regrouper dans un entre-soi. « On fonctionne en réseau » précise Antoine. Leurs lieux de rencontre ? Les centres de formations pour adultes (l’Afpa, les centres de formation alternatifs comme Hanneman en Creuse où Marc a appris le métier…), les réseaux militants ou encore le web, qui a permis à Coline de rencontrer ses alter ego. Quand ils dirigent une équipe, ils expérimentent un management participatif, au contraire des chefs éternellement sous pression de leurs anciennes boîtes. Les trois salariées d’Amandine gèrent leur planning comme elles veulent. Enfin, ils ont tendance à s’installer en campagne, loin, très loin de La Défense. Jennifer est en Normandie, Marc et Amandine en Limousin, Jean-Baptiste en Drôme… Même Antoine, qui a commencé son activité d’ébéniste à Paris, a craqué pour le rural. Pour étendre le travail manuel et l’autonomie à tous les domaines de la vie et construire sa maison, cultiver son jardin, faire son bois… Ou tout simplement pour retrouver ses racines et voir davantage sa grand-mère, celle-là même qui répète qu’elle comprend pô. « Si ces bifurcations vers des métiers manuels se développent, même chez des personnes qui n’ont pas d’idéologie militante, cela prouve que la société de croissance est une impasse qui crée de l’insatisfaction et des frustrations. C’est très révélateur de la nécessité de changer de système » estime Serge Latouche, le grand penseur de la décroissance. Pas encore la révolution, donc, mais un bouleversement de la géographie socio-professionnelle qui s’amorce.  Et si tous les ingénieurs s’y mettaient ?

Emmanuelle Mayer
Les photos sont de Christophe Meireis. En haut : Amandine Auxéméry / dans l’article : Marc Lanceau

_MG_0995

(1) Changer de groupe social en cours de carrière, Insee Première, Déc. 2006.
(2) Donnée du Pôle Rhône-Alpes de l’Orientation, sur la base du recensement de population de 2007.

Pour aller plus loin
Éloge du carburateur, Matthew B. Crawford, La Découverte.
Vers une société d’abondance frugale, Serge Latouche, Mille et une nuit.

Advertisements

Une réflexion sur “Ingénieurs déserteurs

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s