Vincent, l’esthétique de la déglingue

Installé à Felletin, Vincent Dubourg, 34 ans, est connu dans le monde entier pour ses oeuvres mi-sculpture mi-design. Rencontre avec un personnage aussi délirant qu’attachant.

« A New-York, les gens croient que je vis dans les bois » rigole Vincent qui entretient le mythe en célébrant «la sensualité de la nature limousine» de Londres à Dubaï. « C’est vraiment une terre d’émotions et d’inspiration. En promenade, on tombe facilement sur un matériel agricole rouillé en train de se faire envahir par des branches »… Un paysage poétique pour l’artiste qui travaille le bois et le métal et aime confronter force et fragilité. Dans son gigantesque atelier s’amoncellent créations en cours, pièces anciennes, matériel et outils dans un bazar foutraque. Le visiteur se voit offrir un café dans une étonnante cuisine, où se côtoient un meuble du maître des lieux, un olivier, des chaises design, une table de récup’ et un caddie de supérette rempli, à l’image d’une installation d’art contemporain. Un univers drôle et grave à la fois.

De l’art des feuillardiers…

Né à Paris, Vincent a passé ses vacances à la ferme de son grand-père à Magnat l’Etrange. « Je me suis toujours senti du coin… C’est important les racines. J’ai des ancêtres jusqu’en 1600 au cimetière de Felletin ! Je trouve ça rassurant ». Après une école de publicité qui le forme au dessin et à l’art appliqué, il démarre une école de design industriel qu’il quitte avant la fin. «J’avais besoin de créer, de faire. Je savais qu’ici, je trouverais l’espace et le temps nécessaire. Le silence aussi, indispensable pour pouvoir s’écouter». Il a une vingtaine d’années et achète une ruine à Felletin. Au début, il travaille à mi-temps à Aubusson, avant se lancer dans la création à plein temps. Fasciné par la région, Vincent s’intéresse au savoir faire des feuillardiers. Emballé par leur technique qui permet de cintrer le châtaignier, c’est à dire de courber les branches, il crée des enchevêtrements de branches tordues. Avec sa compagne d’alors, Tulipe, ils créent du mobilier sous le nom de Vincent & Tulipe. « Pendant 4 ans, je cintre du bois. C’était très excitant car on poussait la technique dans ses limites. On n’a que quelques minutes pour tordre les branches et nous, on en tordait tellement qu’il fallait aller très vite, écouter le bois, apprivoiser le feu…». Le couple vend quelques pièces par ci par là, jusqu’à un article élogieux dans le magazine Elle, suite à une rencontre fortuite avec une journaliste. Ils sont alors contactés par un marchand d’art qui leur commande une pièce complète, « une forêt pour la maison ». Ils réalisent une chambre à coucher qui finira chez la Princesse du Maroc ! Le couple d’artiste ne résiste pas à cette gloire nouvelle et se sépare.

…au succès mondial

Vincent se recentre sur sa création, plus personnelle, et bosse comme un forcené dans son atelier, un hangar glacé -cet hiver-là, il fait -10°. Il développe l’idée de sculpture qui, en second regard, propose une utilité (poser, ranger, s’asseoir…) et qu’il nomme «sculpture fonctionnelle». Il monte une exposition à Paris qui lui permet de vendre des pièces pour le Musée de la chasse et de la nature mais surtout de rencontrer Julien Lombrail. Ce jeune galeriste parie sur ce concept de sculpture fonctionnelle ou « design-art », qui désacralise le «don’t touch» habituel de la sculpture classique et réinvente le design. Flairant le marché à Londres, Julien s’associe avec Loïc Le Gaillard pour ouvrir une galerie à Chelsea, la Carpenters Workshop Gallery. Vincent Dubourg y est présenté avec d’autres artistes de ce courant artistique hybride comme MarkQuinn, Sebastian Brajkovic… Le design-art prend enfin son ampleur et Vincent et ses pairs exposent dans les grands évènements du design et de l’art contemporain. Julien et Loïc ouvrent une seconde galerie dans le centre de la capitale britannique. «Grâce à cette collaboration, je suis très soutenu et me retrouve à réaliser des projets complètement fous de collectionneurs». En 2010, il réalise ainsi une sculpture-escalier de dix mètres de haut pour une Anglaise de Dubaï qui souhaite construire sa maison autour… Il vend également une pièce au Musée d’art et de design de New York, crée un buffet unique pour Abramovitch (milliardaire russe propriétaire du club de foot de Chelsea)… Au fur et à mesure, Vincent s’est tourné vers une nouvelle technique, la fonderie, pour transformer le bois en métal. «C’est magique de voir une brindille devenir affûtée comme une arme… comme si elle pouvait enfin de défendre !» L’artiste avoue exprimer une critique sociale, chercher à offrir de nouveaux points de vues comme avec ces chaises retournées. Plusieurs pièces semblent prêtes à s’effondrer, mais n’en restent pas moins solides. La force, derrière la fragilité, encore… Mais peu importe, Vincent préfère que chacun fasse sa propre interprétation de son travail. Et le bonhomme aux yeux azur et au pull cradingue n’est pas prêt de s’arrêter car Julien Lombrail et Loïc Le Gaillard viennent d’ouvrir une autre galerie à Paris !

www.vincent-dubourg.com
http://carpentersworkshopgallery.com/

(article publié dans La Lettre du Limousin, février 2012)

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